Alors que Nintendo a le vent en poupe sur le marché des consoles de salon avec sa NES (aka Famicom au Pays du soleil levant), le géant nippon sort en 1989 au Japon, puis en 1990 en Europe, la Game Boy : une console portable pensée pour embarquer une puissance digne de la NES, le tout dans un format portatif facile d’utilisation et possédant un écran monochrome afin de réduire la consommation en piles. Le succès est imminent, en partie grâce à son catalogue varié. Néanmoins quelques années après son lancement, il manque encore à la petite portable grise un titre marquant, un jeu ambitieux et original qui marquera les esprits : c’est donc en 1993 que The Legend of Zelda : Link’s Awakening voit le jour et dote enfin la Game Boy d’un jeu d’aventure digne de ce nom. 26 ans plus tard, la Nintendo Switch prend la relève avec un remake qui jongle entre tradition et modernité mais toujours pour le meilleur, ou presque.
Test réalisé sur Nintendo Switch à l’aide d’une version numérique fournie par l’éditeur. À moins que tout ceci n’était qu’un rêve…
Il était une fois, un The Legend of Zelda pas comme les autres
Parmi tous les opus de la franchise culte sortis à l’heure actuelle, il n’y en a pas un seul qui n’a pas tenté de nouvelles choses : qu’il s’agisse de nouvelles mécaniques de jeu, d’une direction artistique tranchant littéralement avec les précédents épisodes ou bien du concept, on pourrait presque croire que l’on a tout vu (et pourtant, Breath of the Wild nous a largement prouvé le contraire, gageons qu’il en sera de même pour sa suite). Néanmoins, dans la grande histoire des The Legend of Zelda subsiste un opus qui se démarque plus que les autres, tant par l’origine de sa création que pour son ambiance, son background et ses subtilités. Vous l’aurez compris, il s’agit bien évidemment de Link’s Awakening, sorti sur Game Boy en 1993 avant d’être porté en version DX sur Game Boy Color en décembre 1998. En effet, le projet a vu le jour de manière non officielle, peu avant la sortie de A Link to the Past, par l’initiative de Kazuaki Morita, rejoint par des développeurs de chez Nintendo, qui se mettent à exploiter le kit de développement de la console portable afin de voir jusqu’où il pouvait aller. Lorsque l’opus SNES susnommé fut enfin dans les bacs, le projet se transformera en adaptation de ce dernier sur Game Boy, mais elle sera vite abandonnée pour donner naissance à une toute nouvelle aventure.
De là, les développeurs, et plus principalement Morita, jouiront d’une liberté sans égal et qu’il ne sera plus jamais possible de retrouver dans un jeu The Legend of Zelda. Link’s Awakening est donc le seul épisode à proposer des clins d’oeil et caméos de personnages phares de Nintendo mais aussi l’un des seuls à se dérouler en dehors du royaume d’Hyrule. Rappelons tout de même qu’il fut pensé comme un spin-off de la franchise, ce qui explique en grande partie ces choix. Ceci dit, quoi qu’il en soit, il s’agit bel et bien d’un opus canonique qui se situe entre A Link to the Past et le diptyque Oracle of Ages/Oracle of Seasons. Cela permet de mieux comprendre pourquoi il n’est jamais fait mention des habituels gimmicks de la série, à commencer par Zelda (excepté au tout début de l’aventure), Ganon, les Gorons et on en passe. Le plus intéressant, lorsque l’on sait tout ça, c’est de constater qu’il aura finalement été un volet marquant et influent : Eiji Aonuma lui-même dira qu’il a été décisif pour l’avenir de la série et qu’Ocarina of Time aurait été très différent si Link’s Awakening n’avait pas vu le jour. Quoi de plus naturel donc que de voir cet épisode remis au goût du jour par le biais d’un remake en bonne et due forme sur Nintendo Switch ?
Le jeu s’ouvre donc sur le naufrage de Link, suite à une tempête alors que ce dernier était sur la mer, direction Hyrule. À son réveil, pas de village Cocorico ni de contrées connues : en effet, il a échoué sur l’île Cocolint, une terre entourée de mystères et dont il ne sait rien. Il apprendra cependant très vite que l’île est sous le joug des monstres, et qu’il lui faudra libérer le Poisson-rêve de son sommeil afin de rétablir l’ordre tout en brisant la malédiction qui l’empêche de quitter Cocolint. Pour ce faire, il lui faudra récupérer les 8 instruments des sirènes. Schéma habituel dans un Zelda, puisque ces derniers sont précieusement conservés dans des antres gardées par des Boss et autres monstres que le jeune hylien devra occire. Tout au long de sa quête, il sera assisté par le mystérieux hibou, sorte de porte parole du Poisson-rêve qui a un don certain pour parler en énigmes et laisser le doute planer quant à la nature des évènements.
Retrouver Link’s Awakening plus de 26 ans après sa sortie procure un sentiment de nostalgie certain et éveillera forcément de nombreux souvenir chez ceux qui ont déjà complété l’aventure sur Game Boy/Game Boy Color. Il faut dire que l’île Cocolint est un lieu atypique qui regroupe moins de personnages qu’à l’accoutumée tout en leur offrant une saveur certaine. Difficile de ne pas s’attacher à Marine, qui a recueilli Link lors de son naufrage et qui voit en lui le héros de la prophétie qui lui permettra de prendre son envol, elle qui rêve de voir le monde au delà des mers qui entourent l’horizon. Il en est de même pour Tarkin, dont la maladresse n’a d’égal que sa malchance, ou encore les enfants qui peuplent le Village des Mouettes, la bourgade qui recèle notamment la seule boutique de l’île en plus de quelques habitations pittoresques.
Une île pas si paradisiaque que ça
Nous évoquions plus tôt un schéma que l’on retrouve presque systématiquement dans les multiples opus de la série, puisque le fil rouge de l’aventure est constitué de 8 donjons à explorer. Pour autant, Link’s Awakening avait, à l’époque, révolutionné la franchise en imposant un système d’échanges avec les NPC, qui débute dès les premiers instants du jeu et qui prennent fin peu avant que l’histoire ne se termine. Toujours de la partie, il s’agit de troquer des objets qui n’ont, fort heureusement, aucun intérêt pour le gameplay, ni pour l’histoire, bien qu’il soit malgré tout nécessaire d’en effectuer une bonne partie sous peine de se retrouver bloqué à un moment donné. On pourrait d’ailleurs voir cela comme l’une des rares quêtes annexes du jeu, puisqu’en dehors des coquillages à récolter et des fragments de cœur à récupérer afin d’augmenter la vie de Link, le jeu se veut très linéaire. Cela pourra en surprendre certains après un Breath of the Wild qui a définitivement bouleversé les codes du monde ouvert et du sentiment de liberté offert par un jeu vidéo, mais cela offre un charme certain et permet de ne pas dénaturer l’oeuvre originale. Notons tout de même qu’il y a au moins 2 fois plus de coquillages et de fragments de cœur à récupérer qu’auparavant, ce qui redistribue légèrement les cartes pour l’obtention des cœurs et d’un objet des plus pratiques.
À l’époque, le jeu innovait de par la capacité de Link à équiper 2 armes différentes de son inventaire (bouclier et épée compris), qu’il était possible d’utiliser en même temps pour créer des combinaisons étonnantes, comme la flèche-bombe par exemple. Désormais, le choix sera moins compliqué puisque notre héros pourra équiper 2 objets de son inventaire en les assignant aux touches X et Y, tandis que l’on attaque avec B et l’on se protège avec la touche R. On regrettera juste qu’il ne soit pas possible de re-mapper les touches à l’envie puisqu’on se serait bien vu faire usage des gâchettes ZR et ZL pour utiliser l’équipement. Mais soit, de manière générale, le remake de Link’s Awakening s’avère être un peu plus permissif que l’original, et ça change relativement la donne de pouvoir attaquer et se défendre tout en utilisant 2 objets sans avoir à passer par l’écran de l’inventaire, surtout lors d’un combat contre un Boss. Les habitués savent d’ailleurs qu’ils nécessitent tous d’être éliminés en suivant une technique bien particulière, requérant l’utilisation d’un ou 2 objets en particulier.
S’il reprend le cheminement de la version DX, c’est à dire en incluant le Donjon des Couleurs permettant de débloquer une nouvelle tenue (qui n’est pas seulement cosmétique soit dit en passant), on y perd le photographe qui venait immortaliser des moments précis de l’histoire, non sans une pointe d’humour non négligeable. Il fallait effectivement le Game Boy Printer à l’époque pour profiter de cette feature à son maximum, et il ne s’agit que d’un détail. Toujours est-il que ce remake verse plus dans la générosité qu’autre chose, notamment grâce aux mini-jeux qui gagnent en re-jouabilité avec l’apparition de plus de lots, de records (pour ce qui est de la pêche et de la descente des rapides) mais aussi avec l’apparition d’un nouveau protagoniste : Igor.
L’une des principales grosses nouveautés de cette refonte de The Legend of Zelda: Link’s Awakening réside dans la création de Donjons permise par le PNJ susnommé. Chaque nouveau donjon complété sera l’occasion d’ajouter à la collection d’Igor toutes les salles correspondantes ce qui offre de très nombreuses possibilités, en premier lieu pour compléter les puzzles donnés qui font office de tutoriels pour apprendre l’utilisation des différentes tuiles et de leurs effets. Car le nombre de portes fermées à clé doit correspondre au nombre de coffres disponibles dans le donjon, au minimum, en plus du fait qu’il faut respecter la configuration des nombreuses pièces, etc. Un ajout sympathique donc, mais qui ne sera pas pour autant un argument digne de ce nom pour gonfler la durée de vie puisqu’il faudra accrocher au concept et refaire inlassablement de nombreux donjons. En parlant de la durée de vie, comptez bien 10 à 15 heures de jeu pour un premier run, si ce n’est plus et sans compter la récolte complète de tous les coquillages et des fragments de cœur. On apprécie en revanche le mode Héroïque qui hausse la difficulté d’un cran en doublant les dégâts perçus par Link et en empêchant l’apparition de cœurs.
Dans l’ensemble, le jeu n’a rien perdu de sa cohérence en termes de progression. La difficulté n’est jamais très présente dans Link’s Awakening mais les combats de Boss peuvent se corser de plus en plus lorsque l’on ne connait pas encore leur point faible. Dans l’ensemble, le titre reste tout de même assez accessible, avec des énigmes peu compliquées. La progression est, quant à elle, maîtrisée. Les zones deviennent accessibles au fur et à mesure que l’on collectionne les équipements dans les donjons, ainsi il n’y a pas vraiment de risque de se retrouver dans une zone où l’on ne tiendrait pas plus de quelques instants.
26 ans et toujours pas une ride… ou presque
Ce remake s’offre une sacré cure de jouvence avec un passage de la 2D en vue du dessus à une vue en 3D isométrique qui favorise un déplacement continu de la caméra là où l’opus original se contentait d’écrans qui défilaient horizontalement et verticalement. La direction artistique ne mettra pas tout le monde d’accord, mais elle s’avère finalement être dans l’esprit du jeu, avec une palette de couleurs chatoyantes et relativement chaudes. C’est un véritable plaisir que de re-découvrir l’île Cocolint sous un jour nouveau. Qu’elle soit dockée ou en mode nomade, la Switch ne s’en sort pas mal du tout et affiche de chouettes graphismes, avec toutefois une résolution de 720p lorsqu’elle n’est pas sur son dock. Étrangement, on s’attendait à des textures moins travaillées et pas aussi précises. Quasiment pas d’aliasing en mode portable et le clipping est inexistant. La partie technique pourrait être presque parfaite si le jeu ne souffrait pas de micro ralentissements lorsque l’on se trouve en dehors des Donjons, grottes et habitations. Même si l’on finit par s’y faire, on en attendait autrement de la part de Nintendo qui a toujours mis un point d’honneur à peaufiner cet aspect-là. On espère qu’un patch viendra régler tout cela afin que le jeu puisse finalement tourner en 60 images/seconde sans sourciller.
Link’s Awakening, c’est avant tout une aventure hors du temps, une histoire comme on en a peu vu dans des The Legend of Zelda et un soupçon d’humour parfois étrange dans un univers qui transpire une mélancolie certaine.
Du côté de la bande-son, comment ne pas se souvenir – entre autres – de la superbe ballade du Poisson-rêve, aussi mystique qu’envoûtante ? On y retrouve bien évidemment le thème culte cher à la franchise composé par Koji Kondo, mais dans une version plus orchestrale, principalement jouée par des violons, ce qui tranche littéralement avec les musiques chiptune de l’époque. Il faut avouer que l’on s’attendait à des reprises un peu plus pêchues, plus dynamiques. Les compositions sont toujours aussi somptueuses, ceci étant dit les souvenirs de l’époque font que l’on s’attendait probablement à un résultat un peu moins lisse et gentillet. On vous rassure tout de même, les bande-sons de certains donjons sont toujours aussi exceptionnelles et donnent parfois froid dans le dos. On aurait simplement apprécié pouvoir choisir entre l’OST de l’époque et la nouvelle. Tout comme en réalité, on aurait bien vu en guise de bonus la possibilité de rejouer à l’opus original (en version DX ou non) afin de retrouver les sensations de l’époque. Est-ce la nostalgie qui parle ? Oui, complètement. Mais c’est gage de qualité, puisque ce remake n’enlève en rien ce qui faisait toute la grandeur du jeu à son époque. Ce qu’il perd en authenticité, il le gagne en s’offrant un sérieux coup de polish et une jolie réalisation. Pour le reste, les sensations et les émotions sont intactes.
Link’s Awakening, c’est avant tout une aventure hors du temps, une histoire comme on en a peu vu dans des The Legend of Zelda et un soupçon d’humour parfois étrange dans un univers qui transpire une mélancolie certaine. Il faut évidemment connaître tous les tenants et les aboutissants du scénario pour bien comprendre cela, mais ceux qui ont déjà complété le jeu, que ce soit en noir et blanc ou bien en version DX, ne pourront s’empêcher d’avoir un certain pincement au cœur. C’est ce qui le rend aussi attachant et culte. Les thématiques du rêve et de l’éveil côtoient sans cesse celle du réel et de l’irréel, semant tout autant le doute dans le cœur de Link que dans l’esprit du joueur, qui essaye d’en apprendre plus petit à petit tout au long de l’aventure. Troublant, certes, mais c’est là tout l’attrait de l’aventure, ce qui nous pousse à y revenir encore après toutes ces années.
Verdict : 8/10
Lorsque la nostalgie parle, difficile de rester objectif, d’autant que l’on tient une fois de plus un remake d’excellente facture avec la patte Nintendo. Tout y est, et bien plus encore, mais on a tout de même un peu de mal à laisser passer les chutes de FPS qui, si le problème est pris en charge de façon réactive, ne devraient plus être qu’un lointain souvenir afin de laisser briller toutes les qualités du titre. 26 ans après sa sortie initiale, The Legend of Zelda: Link’s Awakening reste toujours l’un des meilleurs opus de la série. Y rejouer de nos jours permet probablement de prendre conscience de tout ce que cet opus a apporté à la franchise et de constater à quel point il est unique en son genre. Une aventure onirique inoubliable teintée d’une douce mélancolie dans laquelle on se replonge avec délectation.